Chant XIX de l'Enfer
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Les adorateurs du Veau d'Or.
L'Ange de l'Apocalypse.
O Simon mago, o miseri seguaci che le cose di Dio, che di bontate deon essere spose, e voi rapaci per oro e per argento avolterate, or convien che per voi suoni la tromba, però che ne la terza bolgia state. Già eravamo, a la seguente tomba, montati de lo scoglio in quella parte ch'a punto sovra mezzo 'l fosso piomba. O somma sapienza, quanta è l'arte che mostri in cielo, in terra e nel mal mondo, e quanto giusto tua virtù comparte!
Ô, Preachers, prédicateurs et gourous, grands prêtres, évangélistes, prophètes et prosélytes, politiciens, fonctionnaires, grands argentiers et serviteurs de l'État, vous, rapaces, par qui les choses de Dieu et de l'État, qui ne doivent être propagées sans recevoir en retour, se prostituent pour de l'or, pour de l'argent ou des faveurs! Et vous, misérables disciples de ces imposteurs, qui adorez le Veau d'or, il faut que pour vous sonne maintenant la trompette, puisque vous êtes dans la troisième fosse. Je vis un Havre comme une Grande-entrée, aux eaux salines et entouré de dunes, dans lesquelles il y avant des trous ronds creusés dans le sel durci. Hors de la bouche de chaque trou surgissaient les pieds d'un pécheur et ses jambes, jusqu'au mollet; le reste du corps restait à l'intérieur. À tous flambaient les plantes des deux pieds alimentés par des milliers de fidèles indolents qui semblaient les nourrir sans comprendre qu'ils les torturaient. Mon maître me transporta sur la dune du Sud, jusqu'au trou de celui qui pleurait tant qu'il nous attirait jusqu'à lui. Je lui parlai ainsi: "Ô, qui que tu sois, toi qui tiens sans dessus dessous, âme douloureuse, fichée comme un pieu, parle-moi si tu le peux!" Je me tenais là comme le prêtre confessant un perfide assassin, qui, déjà tête en terre, le rappelle, pour retarder la mort. Il cria: "Qui es-tu toi qui es là, debout, n'es-tu pas l'un des nôtres? Et cette multitude qui t'entoure, n'est-elle pas ton troupeau et que tu as d'un poison divin sauvé de leur vie misérable pour les rapprocher de ton Dieu qui est aussi le mien?" Et je répondis: "Je ne suis pas des tiens et je me suis gardé de propager ma foi en échange de biens, je me contente de m'indigner de la crédulité sans en tirer aucun profit." Le damné se tordit fortement les pieds, puis, poussant un soupir et, d'une voix plaintive, il me dit: "Que me demandes-tu donc? Si tant il t'importe de savoir qui je suis que tu as pour cela descendu cette paroi, sache que je me fis pasteur sans avoir revêtu la robe du pasteur, et que ma carrière me destinait à porter une autre robe, et qu'étant si éloquent celle-ci m'apparut plus lucrative, ainsi je fus si cupide que j'ai mis en bourse, là-haut, des richesses et ici moi-même. Au-dessous de ma tête sont placés les autres, cachés dans les fissures du grand Lac Salé de Havre aux Basques qui m'accompagnèrent en faisant comme moi de la Simonie, dans des quartiers ou des pays sous-développés et partout ailleurs où l'espoir peut faire oublier l'indigence." Je ne sais si alors, je ne fus pas trop hardi de lui répondre sur ce ton: "Hé! dis-moi donc! quel trésor exigea Notre Seigneur de Saint Pierre avant de mettre les clefs en son pouvoir? Certes, il ne lui demanda rien sinon: "Suis-moi!" Ni Pierre ni les autres ne prirent à Mathias de l'or ou de l'argent. Prends-en donc ton parti, car tu es justement puni; et garde bien la monnaie mal gagnée qui t'a rendu si hardi à usurper du pouvoir clérical. Je ne saurais me servir de paroles trop dures pour décrire votre avarice qui afflige le monde, abusant des fidèles trop crédules et qui sont trop naïfs pour éviter de vous croire et qui vous engraissent à vous entendre leur répéter que ce qu'ils veulent entendre, vous les affligez d'un sort ignoble pour faire jaillir chez eux la crainte en même temps que la prodigalité. C'est vous pasteurs qu'aperçut l'ange de l'Apocalypse, quand il vit la Dame, qui siège sur le trône de La Capitale, se prostituer avec les princes. Quelle différence il y a entre vous qui adorez l'or et l'idolâtre qui adore le Veau d'or?" Je crois bien que mes paroles plurent à mon guide, tant il écouta d'un air satisfait mon propos de vérité. C'est pourquoi il me prit dans ses bras et me pressa contre sa poitrine, puis il remonta le chemin d'où l'on était descendu. Et il ne se lassa pas de me serrer contre lui jusqu'à ce qu'il m'eût porté au sommet de l'arche qui permet de passer des Araynes, à Gros-Cap et par la cinquième digue, jusqu'à Moisie. Là, doucement, il déposa ce lourd fardeau sur le rocher rude et escarpé, qui serait un passage difficile même pour les pas de ces géants, qui peuplent cette Cote jusqu'au Nord du Nord et de là, une autre vallée se découvrit à moi.
Marco Polo ou le voyage imaginaire (La tragédie humaine, janvier 2000) © 1999 Jean-Pierre Lapointe
Theme musical: amber hill de Brian Bogovich, emprunté aux Classical Midi Archives.
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le 2007-07-27 07:59:13 | Permalien | Ajouter un commentaire |
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Marco Polo ou le voyage imaginaire (La tragédie humaine, janvier 2000) © 1999 Jean-Pierre Lapointe
Luogo è in inferno detto Malebolge,
tutto di pietra di color ferrigno,
come la cerchia che dintorno il volge.
Nel dritto mezzo del campo maligno
vaneggia un pozzo assai largo e profondo,
di cui suo loco dicerò l'ordigno.
Quel cinghio che rimane adunque è tondo
tra 'l pozzo e 'l piè de l'alta ripa dura,
e ha distinto in dieci valli il fondo.
Quale, dove per guardia de le mura
più e più fossi cingon li castelli,
la parte dove son rende figura,
Theme musical: City lovers de Morales, emprunté aux Classical Midi Archives.
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le 2007-07-27 00:06:24 | Permalien | Ajouter un commentaire |
Chant XVII de l'Enfer
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Géryon,
la forme monstrueuse de la Bureaucratie
«Ecco la fiera con la coda aguzza, che passa i monti, e rompe i muri e l'armi! Ecco colei che tutto 'l mondo appuzza!». Sì cominciò lo mio duca a parlarmi; e accennolle che venisse a proda vicino al fin d'i passeggiati marmi. E quella sozza imagine di froda sen venne, e arrivò la testa e 'l busto, ma 'n su la riva non trasse la coda. La faccia sua era faccia d'uom giusto, tanto benigna avea di fuor la pelle, e d'un serpente tutto l'altro fusto;
Parvenu jusqu'ici de cette Tragédie Humaine, je ne saurais me taire plus longtemps, cher lecteur; et je te jure que je vis, par cet air épais et sombre, monter en nageant, une forme effroyable pour l'âme la plus intrépide, à la manière de celui qui revient, après avoir plongé parfois pour dégager une ancre accrochée au fond de la mer, et qui tend ses tentacules en haut et ramène à soi tout ce qu'il trouve au-dessus: C'est la Bureaucratie sous la forme de Géryon, monstre effroyable qui te connaît tellement, qu'il t'enveloppe et t'enserre et finit par t'avaler et s'emparer de ton âme, pour être, et pour agir tel et devenir toi-même. "Voici Geryon à la queue aiguisée, qui s'empare des âmes toutes nues, qui brise les désirs et les rêves, voici celle qui empoisonne le monde entier!" Ainsi mon guide commença à me parler; et il fit signe à la bête de venir aborder près des rochers où nous marchions. Et cette hideuse image de la Bureaucratie, toujours prête à feindre la compassion, s'approcha soulevant sa tête et son buste. Sa face était celle d'un homme juste, le buste, celui d'une femme généreuse et tout le reste du corps, celui d'un serpent. Ses chairs étaient tatouées de fines arabesques qui lançaient des messages contradictoires. La bête détestable se tenait tel le tigre sournois qui s'accroupit pour mieux chasser le gibier. Toute sa queue se démenait dans le vide, tordant vers le haut la fourche venimeuse qui en armait la pointe, à la manière des scorpions, prête à piquer quiconque s'approche et lui fait confiance. Mon guide me dit encore: "Il faut maintenant, que notre chemin fasse un détour pour aller jusqu'à cette bête vicieuse qui se vautre là." Quand nous fûmes arrivés jusqu'à elle, je vis, tout autour et à peu de distance, des gens assis près de l'abîme et qui semblaient quémander la bête tout en ayant l'air de la craindre. Par leurs yeux, leur douleur éclatait au dehors; de-ça, de-là, ils se protégeaient de leurs mains tantôt des sautes d'humeur de la bête, tantôt de son aspect inquiétant; ils étaient comme des chiens harcelés par les puces ou les mouches. L'un d'eux qui était à l'écart, faisant en sorte de n'être vu ni des autres ni de la bête, me dit: "Que fais-tu dans cette fosse? Va-t'en tout de suite; et puisque tu es encore vivant, ne tombe pas sous l'emprise de la bête car tu auras besoin d'elle pour manger, pour vivre, pour survivre, pour rêver; alors si tu le peux encore, évite d'être à la merci de Géryon et fuis très loin d'elle si tu ne peux la tuer, car elle connaît la technique d'être au service d'elle-même tout en ayant l'air d'être à ton service, et qui fait que c'est, avant tout, elle qui doit profiter de l'État, manger, vivre, survivre et rêver." Je trouvai mon guide, déjà monté sur la croupe du farouche animal, et qui me dit: "Maintenant sois courageux et hardi. Monte devant et évite sa queue qui a le pouvoir de te piquer n'importe quand et n'importe où." Et dès que je fus monté, il me protégea du mieux qu'il le put et il cria à la bête: "Géryon, pars maintenant, n'imite point Icare; évite les entourloupettes et les passages secrets et va droit devant où nous voulons aller; nous ne sommes pas de ces citoyens démunis devant ta suffisance et ta non-imputabilité; nous ne sommes pas des faiblards délégués par l'État, mais, des envoyés de la Providence, et il t'en coûtera si tu inventes des stratagèmes pour nous rendre tortueux et inaccessible le Service Public que tu te dois de nous rendre." Je ne pense pas que fut ressentie une frayeur plus grande que la mienne, quand je vis que l'air m'entourait de toutes parts, et que je ne vis plus rien hormis la bête. J'avais peur de tomber, car je voyais des feux, et j'entendais des plaintes; ainsi tremblant, je me ramassai sur moi-même. Aussi, Géryon nous déposa au fond, juste au pied de la roche à pic et, dès qu'il fut déchargé de nos personnes, il disparut en maugréant et en se préparant mentalement à présenter un grief auprès de ses pairs, à défaut de faire une grève du zèle légale, illégale ou sempiternelle.
Marco Polo ou le voyage imaginaire (La tragédie humaine, janvier 2000) © 1999 Jean-Pierre Lapointe
Theme musical: musique alternative (mk2), empruntée aux Archives du Web.
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le 2007-07-27 00:04:53 | Permalien | Ajouter un commentaire | Enfer