1a-la divine tragédie (histoire Québec)

Publi le mercredi 6 février 2008

marcopolo : Chant XXIII du Paradis

Chant XXIII du Paradis
image Boris Vallejo

Le désir charnel pour la Vierge-Marie.
Que m'importe la beauté de la parade sinon, celle de ton beau corps.


Come l'augello, intra l'amate fronde, posato al nido de' suoi dolci nati la notte che le cose ci nasconde, che, per veder li aspetti disiati e per trovar lo cibo onde li pasca, in che gravi labor li sono aggrati, previene il tempo in su aperta frasca, e con ardente affetto il sole aspetta, fiso guardando pur che l'alba nasca; così la donna mia stava eretta e attenta, rivolta inver' la plaga sotto la quale il sol mostra men fretta:


RETOUR À LA PORTE DU PARADIS


Ma dame se dressait attentive, tournée vers cette région du ciel où le soleil ne se lève que très tard, si bien que, la voyant anxieuse et avide de voir, je devins semblable à celui qui, dans son désir, voudrait autre chose et que l'amour l'apaise enfin. Jeanne, alors, me dit: "Voici venir l'armée du Ciel, les bienheureuses qui ont mérité la gloire du ciel et qui se présentent pour prendre part au triomphe du Fils de Notre Dieu." Il me semblait que le visage de Jeanne était de feu, ses yeux pleins d'allégresse, et que je devais m'abstenir de le décrire, pour ne pas profaner ce moment d'extase en Elle et de désirs en mon Être. "Ô Jeanne! doux et cher guide! Que m'importe la beauté de la parade sinon, celle de ton beau corps." Et elle répondit: "Ne te laisse point accabler d'un Désir auquel on ne pourrait résister. Là-bas sont la Récompense et l'Extase si longtemps espérées par Toi. Ouvre les yeux, et regarde ce que je suis devenue, car tu as vu bien des choses qui t'ont rendu capable de supporter mon sourire et mon charme, sans vouloir te fondre si tôt en Moi." Lorsque j'entendis ces mots d'espoir, qui seront inscrits bien en vue dans le livre où je consigne mon passé, j'étais comme celui qui éprouve encore l'impression d'une vision oubliée, et qui s'efforce en vain de la rappeler à sa mémoire. Ô Muses! venez à mon secours pour dire ce qui ne se peut dire; comment décrire le Paradis sans y laisser transparaître toute la banalité de ma prose! "Pourquoi mon visage t'enivre-t-il ainsi d'Amour, au point que tu ne tournes point tes yeux vers ce beau jardin, qui se fleurit sous les charmes radieux de la Reine vierge, comme s'il se pouvait que Je sois plus désirable que la Vierge Reine elle-même? Vois le Vagin virginal dans lequel le Verbe de Dieu s'est fait chair. Là, sont les doux lis qui ont fait le délice des hommes, et leur ont fait se diriger vers le droit chemin." Ainsi parla Jeanne. Moi, pressé de suivre ses conseils, je regardai, de mes yeux avides, et je vis toutes ces splendeurs, illuminées par des rayons ardents, comme des éclairs venus d'on ne sait où. Le nom de la Vierge, que je n'ai cesse d'invoquer toutes mes nuits, m'inspira à contempler le feu qui brillait d'un plus grand éclat, et lorsque se furent reflétées, dans mes yeux, la Beauté et l'Ardeur de la vivante Étoile, qui triomphe là-haut comme ici-bas, une flamme de forme circulaire descendit du ciel, comme une auréole céleste qui la ceignit et tourna tout autour d'Elle. J'entendis alors, le chant le plus beau, accompagné du son tout aussi beau d'une lyre qui paraissait m'être adressé, qui bouleversa mon âme et transit de frissons tout mon corps: "Je suis l'amour purifié, qui tourne autour de l'allégresse suprême, exhalé du sein qui reçut l'objet de ses désirs; et il tournera autour de Toi, Belle Dame du Ciel, jusqu'à ce que tu suives ton Fils, et que tu rendes plus divine encore la Vulve céleste, en l'y laissant pénétrer." Et comme le tout petit enfant tend les mains vers le sein, après y avoir sucé tout le lait, par l'effet de l'amour qui jaillit comme une flamme, chacune de ces splendeurs fit monter ma flamme si haut, que je compris enfin le profond désir charnel que j'avais pour la Vierge Marie. Puis elles restèrent là sous mes yeux, chantant "Regina coeli" avec une telle douceur, que jamais je n'oublierai le plaisir charnel que j'en éprouvai.



Marco Polo ou le voyage imaginaire (La tragédie humaine, janvier 2000) © 1999 Jean-Pierre Lapointe
Theme musical: collection Nguyen (travel), emprunté aux Archives du Web.
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CHANT XXIV DU PARADIS


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le 2008-02-06 16:11:03 | Permalien | Ajouter un commentaire | Paradis



marcopolo : Chant XXII du Paradis

Chant XXII du Paradis
image Delvaux

Apprends-moi à jouir d'un bonheur éternel.
Ces servantes embrasées de l'ardeur qui fait naître l'orgasme.


Oppresso di stupore, a la mia guida mi volsi, come parvol che ricorre sempre colà dove più si confida; e quella, come madre che soccorre sùbito al figlio palido e anelo con la sua voce, che 'l suol ben disporre, mi disse: «Non sai tu che tu se' in cielo? e non sai tu che 'l cielo è tutto santo, e ciò che ci si fa vien da buon zelo? Come t'avrebbe trasmutato il canto, e io ridendo, mo pensar lo puoi, poscia che 'l grido t'ha mosso cotanto;


RETOUR À LA PORTE DU PARADIS


Stupéfait par ce chant, je me tournai vers Jeanne, tel un enfant qui recourt à sa mère, comme à celle en qui il a le plus de confiance; elle, pour me rassurer, me dit: "Ne crains rien car tu es au ciel, et sache que le ciel est toute sainteté, et que ce qui s'y fait n'est que sanctifié. Que ce seul cri t'ait tant ému, combien alors t'auraient accablé mon chant et mon sourire, si tu avais pu comprendre ce que renfermaient mes prières, tu connaîtrais déjà la détresse du monde avant que de mourir. Dieu ne frappe ni tôt ni tard, si ce n'est au sentiment de celui qui l'attend dans le désir ou la crainte. Mais tourne-toi maintenant vers d'autres esprits, car tu en verras beaucoup d'illustres, si tu portes tes regards comme je te le dis." Je dirigeai mes yeux comme il lui plut, et je vis cent petites sphères, qui de leurs rayons s'embellissaient les unes les autres. Je réprimais mon désir de les interroger, par crainte d'être importun. La plus grande et la plus brillante de ces perles se porta en avant, pour contenter mon désir de la connaître. Puis j'entendis en elle: "Si tu voyais, comme moi, la charité qui brûle parmi nous, tu aurais déjà exprimé les désirs qui te tourmentent, mais pour que l'attente ne te retarde point dans la poursuite de ton désir ultime, je répondrai à cette pensée que tu hésites à me faire connaître. Ce lieu, au sommet duquel se trouve le Parnasse, fut fréquenté, jadis, par des gens, comme toi, dans l'erreur et de moeurs mauvaises; et c'est moi qui y portai et le nom de Celui qui amena, sur la terre, la vertu qui nous élève si haut, tant de grâce brilla en moi, que j'arrachai leur âme au culte impie qui séduit encore le monde. Ces autres feux furent aussi des servantes, embrasées de la même ardeur, qui fait naître l'orgasme et la joie dans les âmes. Je suis Aglaë, et voici Thalie et Euphrosyne. Ici sont les Grâces, mes soeurs, qui fixèrent leur séjour dans les rêves lubriques des poètes, et y firent germer tant de belles oeuvres." Je lui répondis: "L'amour que tu me montres en me parlant, et la bienveillance que je vois et que je note dans tous vos feux, a accru mon désir en vous, ainsi que la beauté fait à la fille, lorsqu'elle s'épanouit autant qu'elle le veut. Je t'adresse donc ma prière, à toi ma soeur, apprends-moi si je puis recevoir assez de grâce, pour jouir dans ton âme d'un bonheur éternel." Elle me répondit: "Mon fils, ton désir élevé s'accomplira là-haut, dans la dernière sphère, où s'accomplissent tous les désirs autant que le tien. Là, toutes les passions deviennent réunies en une entité parfaite et indivisible. C'est là que nous mène cette échelle, que tu vois dans ce lieu immobile, où se rassemblent toutes les perfections. C'est pourquoi tu ne peux saisir en nous, que tes désirs, sans voir ceux que nous gardons en nous, qui se voilent à ta vue. C'est cette échelle que vit Jacob quand elle lui apparut si chargée d'anges, et qu'il faut gravir en se dépouillant des désirs et des passions qui alimentent le mortel, et qui ne sont que passe-temps éphémères. Tes péchés n'offensent pas autant Dieu, que la morale des élus et de leurs crieurs, mais la chair est si faible, qu'elle ne dure pas plus de temps qu'il n'en faut à un nouveau-né de téter le sein de sa mère." Ainsi parla-t-elle; puis elle rejoignit sa cour, qui se rassembla, et s'éleva ensuite tout entière, comme un tourbillon poussé par le vent, et qui me laissa inassouvi dans mes désirs charnels. La douce dame, d'une pensée, m'attira derrière elle, par cette échelle, jusque là-haut, tant sa vertu triompha de ma nature vulgaire. Jamais mouvement ne fut si rapide qu'on aurait pu l'égaler sur terre, où l'on use d'autant de mécaniques pour le faire. Que jamais je ne retourne, ô lecteur, à ce paradis, qui me fait souvent pleurer mes péchés et me frapper la poitrine, si je ne vis la constellation de la Vierge, et ne m'investis en elle, et dont je reçus tout le génie, quel qu'il soit, qui est en moi! Mon âme, maintenant, soupire dévotement vers vous, afin d'acquérir la vertu nécessaire pour franchir le difficile passage qui l'attire à Elle. Alors Jeanne me dit: "Tu es si près du salut suprême, que tu dois avoir les yeux bien clairs et pénétrants. Aussi, avant d'y entrer plus loin, regarde en bas, et vois tout ce que du monde tu dois laisser sous tes pieds, afin que ton coeur se montre, aussi joyeux qu'il le peut, à l'armée triomphante qui vient, dans l'allégresse, par ce cercle éthéré." Alors, plein de sagesse, je détournai mes yeux de la terre pour tourner mes regards vers les sept sphères célestes. Je vis toutes ces choses puis vers les beaux yeux de ma Belle, je reportai mes yeux.



Marco Polo ou le voyage imaginaire (La tragédie humaine, janvier 2000) © 1999 Jean-Pierre Lapointe
Theme musical: collection Nguyen (midtra), emprunté aux Archives du Web.
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CHANT XXIII DU PARADIS


le 2008-02-06 16:09:27 | Permalien | Ajouter un commentaire | Paradis



marcopolo : Chant XXI du Paradis

Chant XXI du Paradis
image Luis Rojo

La servante empressée du Conseil Suprême.
Je ressens en moi, tout l'amour que tu me montres.


Già eran li occhi miei rifissi al volto de la mia donna, e l'animo con essi, e da ogne altro intento s'era tolto. E quella non ridea; ma «S'io ridessi», mi cominciò, «tu ti faresti quale fu Semelè quando di cener fessi; ché la bellezza mia, che per le scale de l'etterno palazzo più s'accende, com'hai veduto, quanto più si sale, se non si temperasse, tanto splende, che 'l tuo mortal podere, al suo fulgore, sarebbe fronda che trono scoscende.


RETOUR À LA PORTE DU PARADIS


Déjà, mes yeux s'étaient de nouveau, fixés sur le visage de ma Dame, et, avec eux, mon esprit qui s'était détourné de tout autre objet. Elle ne riait pas, mais elle me dit: "Si je riais, tu deviendrais semblable à Sémélé, quand elle fut réduite en cendres, car ma beauté, qui, comme tu l'as vu, mon doux Marco, s'enflamme de plus en plus à mesure que l'on monte; son éclat te serait insupportable s'il ne se voilait à ton regard de mortel, comme pour alimenter le désir charnel en toi. Nous sommes montés à la septième splendeur, fixe ton esprit là où portent tes yeux, et fais d'eux un miroir à la figure qui va t'apparaître dans ce miroir." Qui saurait décrire cet aliment charnel, que percevait mon regard dans ce visage bienheureux, au moment où mes pensées erraient, comprendrait combien il m'était agréable d'obéir à ma céleste Amoureuse, mais ne sachant plus à lequel des deux plaisirs me vouer. Je vis alors une échelle, de la couleur de l'or que frappe un rayon de soleil, et qui s'élevait si haut que mes regards ne pouvaient la suivre. Je vis descendre par les degrés tant de splendeurs, que je pensais que toutes les lumières que l'on voit au ciel, s'étaient animées à ce seul endroit. Ainsi m'apparaissaient ces esprits venus d'ailleurs, tel un essaim d'oiseaux perchés qui s'envole au moindre bruit puis revient se poser immobile, ou continue à tournoyer au-dessus cherchant à se poser sur les degrés. L'une d'elles s'immobilisa près de nous, et, elle devint si lumineuse que je me suis dit en moi-même: "Je ressens en moi, tout l'amour que tu me montres." Mais j'attendais de Celle qui me guide, qu'elle m'indique la manière et le moment de parler ou de me taire, mais elle restait immobile sans rien dire. Aussi je me tus et n'osai demander, en dépit de mon profond désir; elle qui voyait en moi comme Celui qui voit tout, me dit: "Parle-lui, Marco, et apaise ainsi l'ardeur de ton désir de tout connaître, comme celui de m'aimer!" Je commençai ainsi: "Je ne suis pas digne que tu me répondes, mais au nom de celle qui m'autorise à t'interroger, âme bienheureuse qui te tiens cachée dans ton allégresse, fais-moi connaître la raison qui t'a fait t'approcher de moi, et dis-moi pourquoi je n'entends plus, dans cette sphère, la douce symphonie des Cieux, qui résonne encore dans les autres sphères." Elle me répondit: "Ton ouïe, comme ta vue, est celle d'un mortel; ici l'on ne chante point pour cette même raison qui empêche Jeanne de rire. Je suis descendue si bas par les degrés de cette échelle sainte, pour te satisfaire que de mes paroles, et par la lumière dont je me vêts, mais non pour assouvir tes sombres désirs. Ce ne sont ni l'attraction ni l'amour, qui m'ont rendue si prompte à me laisser séduire, car il y a là-haut, tout l'amour qu'il nous faut, comme te le montre notre scintillante ardeur. Mais c'est la sublime charité qui fait de moi la servante empressée du Conseil suprême, et nous donne à chacune de nous, son rôle auprès des mortels comme toi." Je répondis alors: "Je vois bien, splendeur sacrée, comment un libre amour suffit en cette cour pour combler les désirs du Dieu éternel; mais je n'arrive pas à comprendre, pourquoi tu as été celle, la seule parmi tes compagnes, prédestinée à écouter mes sombres désirs." À peine avais-je prononcé le dernier mot, que cette lumière fît de son milieu un axe, et se mît à tourner sur elle-même comme une derviche. Puis, tout l'amour qui était en elle répondit: "Une clarté divine descend sur moi, en pénétrant celle dont je m'enveloppe, et sa vertu, unie à ma vision, m'élève tant au-dessus de moi que je vois l'Essence suprême dont elle émane. De là provient l'allégresse dont je flamboie, parce que j'égale la clarté de ma flamme à la clarté de ma vision. Mais l'âme qui reçoit au ciel le plus de lumière, le Séraphin qui fixe le plus profondément ses regards en Dieu, ne saurait satisfaire à ta demande, car ce que tu veux savoir est si profondément enfoncé dans l'abîme des desseins éternels, qu'il échappe à la vue de tout être créé. Et quand tu retourneras dans le monde des mortels, rapporte cette réponse que je te fais, pour que quiconque ne présume plus, de diriger ses pas vers un tel but. L'esprit qui luit ici, est sur la terre, obscurci de fumée, vois donc comment il pourrait faire là-bas ce qu'il ne peut ici, bien que le ciel l'accueille." Ses paroles mirent si bien un terme à mon désir que j'abandonnai ma question et me bornai à lui demander humblement qui elle fut: "Je fus pupille du Roi, chacune de nous l'était également, aussi belles que tu nous voies, et dévouées à te servir et à peupler cette terre si triste et si rude, et nous avons su l'animer de nos charmes, et l'avons rendue plus facile à supporter, et avons permis qu'elle grandisse, qu'elle existe, qu'elle aime et qu'elle enfante." À cette voix, je vis mille flammes descendre de degré en degré et tournoyer, et à chaque tour elles devenaient plus belles; elles vinrent autour de la première et s'y arrêtèrent, et elles poussèrent un cri aigu et si puissant que rien ne pourrait lui être comparé ici-bas; je ne le compris pas, tant son fracas m'accabla.



Marco Polo ou le voyage imaginaire (La tragédie humaine, janvier 2000) © 1999 Jean-Pierre Lapointe
Theme musical: calypso de Jean-Michel Jarre, emprunté aux Archives du Web.
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CHANT XXII DU PARADIS


le 2008-02-06 16:08:37 | Permalien | Ajouter un commentaire | Paradis



marcopolo : Chant XX du Paradis

Chant XX du Paradis
image Luis Rojo

La représentation du Plaisir éternel.
Notre bonheur est de ne vouloir que ce que Dieu veut.


Quando colui che tutto 'l mondo alluma de l'emisperio nostro sì discende, che 'l giorno d'ogne parte si consuma, lo ciel, che sol di lui prima s'accende, subitamente si rifà parvente per molte luci, in che una risplende; e questo atto del ciel mi venne a mente, come 'l segno del mondo e de' suoi duci nel benedetto rostro fu tacente; però che tutte quelle vive luci, vie più lucendo, cominciaron canti da mia memoria labili e caduci.


RETOUR À LA PORTE DU PARADIS


Lorsque Celui, qui éclaire notre monde, descend à l'horizon en faisant le jour s'éteindre de toutes parts, le ciel s'éclaire soudainement de nombreuses lumières, où lui seul se reflétait; et ce changement du ciel me vint à l'esprit, quand se tut l'emblème des maîtres du monde; toutes ces lumières vivantes devinrent alors, beaucoup plus éclatantes, et commencèrent des chants impossibles à retenir et vite oubliés. Ô doux Amour, qui te vêts de ton sourire, et qui est si plein d'ardeur à me souffler d'aussi saintes pensées! Lorsque je vis Jupiter, orné de rubis précieux et brillants, imposer le silence à leurs chants angéliques, il me sembla entendre le murmure d'un fleuve, qui coule, limpide, de pierre en pierre, dévoilant ainsi l'abondance de sa source. Ce murmure s'éleva d'une sainte Image de l'Extase qui m'apparaissait au-dessus de moi, comme un son qui sort d'une forme creuse, et qui devient une voix, puis qui jaillit de là sous la forme de paroles, telles que je m'en souviens et que je puis les décrire. Elle commença à me dire: "Il te faut maintenant regarder en moi avec attention, les feux qui décorent l'essence de ce que je suis, et qui sont des représentations de ce que ton esprit connaît mais ne peut voir. Le feu qui luit au milieu de ma prunelle est celui qui se reflète dans ton âme, et qui te pousse à vouloir me prendre sans même avoir su me reconnaître. Les autres feux qui gravitent autour de mon crâne, sont les feux qui alimentent ton désir, et qui te poussent à me prendre, sans même connaître la raison de ma résistance. Ces autres feux qui garnissent ma vulve sacrée, sont les mêmes feux que tu portes en ton membre, et qui te poussent à me prendre sans même m'atteindre en mon âme. Puis les feux qui s'éteignent dans mon âme, sont les mêmes qui s'éteignent en ton âme, et qui te poussent à te pendre sans même avoir su m'aimer. Et si tu veux bien partager avec moi le feu qui te brûle et qui me brûle et qui nous pousse l'un dans l'autre et dans l'amour, nous ne ferons plus qu'un feu éternel." Telle me parut la représentation du Plaisir éternel, dont la volonté fait chaque chose devenir réelle. Et bien que je laissasse apparaître mon doute, je ne pus attendre en silence, mais laissai échapper de ma bouche: "Est-ce que cela est ainsi?" Ce qui me laissa voir, la joie qui se reflétait en ces feux. Puis aussitôt, avec l'oeil plus brillant, l'image sainte me répondit, pour ne pas me tenir en suspends: "Ne crois pas ces choses seulement parce que je te les dis, mais apprends par toi-même comment elles peuvent être, si bien qu'elles se révèlent à toi par leur intelligence; ne sois pas tel celui qui n'apprend une chose que par son nom, mais ne peut en connaître l'essence si un autre ne la lui révèle. La vertu Divine peut être vaincue par la violence d'un amour ardent, non point comme la victoire du violeur sur l'amante qui succombe au vainqueur, mais parce que dans sa charité divine elle se laisse prendre, et est victorieuse ainsi par sa seule bonté. Je vois que tu t'étonnes, de voir ainsi, le séjour des anges s'orner de ces lumières qui décorent mon sourcil. L'une et l'autre âme ont quitté leurs corps de péché et de vertu, pour aller endormir leur souffrance et leur salut sur les pieds crucifiés de Jésus. Celle-là revint, par sa seule volonté, du séjour des Limbes, et elle revêtit à nouveau le manteau de sa chair, car elle mit toute sa force à prier Dieu de la ressusciter. Elle resta peu de temps, car elle crut en Celui qui pouvait s'embraser d'amour pour elle, et en croyant en Lui, elle fut digne de venir à la fête charnelle. Quant à l'Autre, par l'effet d'une grâce insondable, elle consacra tout son amour à être juste, si bien que Dieu lui ouvrit les yeux à la rédemption, et qu'elle quitta le monde de perversion pour venir partager avec Lui, les joies charnelles de la fête. Ô mortels! ne nous jugez point de connaître Dieu, et qu'il nous tient ignorants de la cause première des choses. Ô prédestination! qu'il nous est doux de ne point encore connaître tous les élus de la fête, parce que notre bonheur, nous le trouvons ailleurs, dans ce bien qui est de ne vouloir que ce que Dieu veut." C'est ainsi que, par cette image divine, il me fut donné un remède suave, pour éclairer ma courte vue. Comme un joueur de guitare accorde ses cordes au timbre du chanteur, et augmente le plaisir du chant, ainsi, pendant qu'elle me parlait, je me souviens que je vis les deux lumières bénies, tels deux yeux qui battent simultanément, avec les paroles, vibrer de toutes leurs flammes.



Marco Polo ou le voyage imaginaire (La tragédie humaine, janvier 2000) © 1999 Jean-Pierre Lapointe
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CHANT XXI DU PARADIS


le 2008-02-06 16:07:57 | Permalien | Ajouter un commentaire | Paradis